Agir vite, tout résoudre, tout prendre en charge : quand l’efficacité au travail devient un piège
- Mercredi 26 Août 2026
- #Travail & Santé
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ENTRETIEN AVEC CECILE BUENO-KLEIN, PSYCHOLOGUE DU TRAVAIL
On parle souvent aujourd’hui de manque de confiance, de reconversion ou de quête de sens au travail. Mais on parle beaucoup plus rarement d’un phénomène pourtant très fréquent dans les trajectoires professionnelles : la suradaptation au travail.
Les personnes que l’on voit souvent les plus fatiguées en accompagnement ne sont pas celles qui échouent. Ce sont souvent celles qui :
- savent faire
- s’adaptent rapidement
- trouvent toujours une solution
- prennent les choses en charge
Autrement dit, des personnes efficaces.
La « suradaptation » est une notion que vous abordez souvent. De quoi s’agit-il ?
La suradaptation professionnelle peut s’inscrire dans un fonctionnement plus profond que l’on pourrait appeler le mode combat. Dans ce mode de fonctionnement, l’action devient une réponse privilégiée à l’incertitude. Lorsqu’une situation devient floue ou complexe, le réflexe consiste à analyser rapidement, proposer une solution, organiser et prendre les choses en main.
Ce fonctionnement peut être extrêmement efficace. Il permet de faire avancer les situations, de résoudre rapidement des problèmes et de sécuriser un environnement incertain. C’est précisément pour cette raison que ces personnes sont souvent reconnues et valorisées dans les organisations.
La suradaptation professionnelle apparaît alors lorsque la personne continue à répondre toujours davantage aux sollicitations, aux attentes et aux contraintes extérieures, parfois au détriment de l’écoute de ses propres besoins, de ses limites ou de ce qui fait encore sens pour elle.
À quel moment ce fonctionnement devient-il problématique ?
Dans de nombreuses trajectoires, ce réflexe s’est construit comme une stratégie adaptative efficace.
Avec la répétition, le fonctionnement s’automatise. La personne agit, propose, organise, prend en charge … parfois sans interroger le processus lui-même.
Cette stratégie comportementale n'est pas mauvaise. Il ne s'agit certainement pas de la supprimer. Elle a une fonction et reste particulièrement pertinente dans certaines situations notamment lorsqu’une réponse rapide est réellement nécessaire.
Le problème apparaît lorsqu’elle devient la réponse dominante voire le seul mode de fonctionnement disponible, y compris dans des situations qui demanderaient d’attendre, d’écouter, de questionner, de déléguer ou de co-construire.
Le mode combat peut-il être considéré comme un mécanisme défensif ?
Il peut, dans certaines situations, être compris comme une organisation défensive.
Cette stratégie peut être parfaitement adaptée à certaines situations. Elle devient plus coûteuse lorsqu’elle se rigidifie et se déclenche presque systématiquement.
D’autres mécanismes défensifs peuvent d’ailleurs intervenir : le déni, la rationalisation, l’intellectualisation, mais aussi certaines formes d’hyperactivité ou de surengagement.
Comment ce mécanisme se manifeste-t-il concrètement dans le travail ?
Il se manifeste souvent par un réflexe bien connu :
Lors d’un entretien de recrutement, une candidate perçoit que la définition du poste est encore floue. À partir des informations recueillies, elle suppose qu’aucune description de poste précise n’a encore été formalisée.
On retrouve le même mécanisme dans le management.
Vous utilisez la métaphore du tapis roulant pour expliquer ce phénomène
Oui, parce que le tapis roulant permet de représenter assez simplement ce qui se produit lorsque l’adaptation devient automatique.
C’est une métaphore intéressante de la suradaptation.
Lorsque ce fonctionnement a été efficace pendant longtemps, une forme d’inertie s’installe.
Mais un coureur de fond utilise aussi un tapis roulant pour s’entraîner ...
Bien sûr. Et c’est justement ce qui rend, me semble-t-il, la comparaison intéressante.
C’est là que vous faites le lien avec l’alignement ?
Oui.
Pourquoi est-il si difficile de changer un comportement pourtant bien identifié ?
Les travaux du psychologue cognitiviste Olivier Houdé apportent ici un éclairage intéressant.
Vous évoquez également la notion de conflit cognitif
Oui. Pour pouvoir inhiber une réponse automatique, encore faut-il avoir une raison de l’arrêter.
- son fonctionnement habituel
- et les conséquences actuelles de ce fonctionnement
Tant que ce conflit reste faible, elle peut parfaitement comprendre intellectuellement ce qu’on lui explique et continuer à fonctionner exactement de la même manière.
Quand ce conflit devient-il suffisamment fort pour provoquer un changement ?
Dans certaines trajectoires professionnelles, c’est lorsque le système commence à montrer ses limites que le conflit devient impossible à ignorer.
- d’une fatigue persistante
- d’une perte de motivation
- d’une perte de sens au travail
- d’un épuisement progressif
- du sentiment de ne plus se reconnaître dans sa manière de travailler
- d’un burn-out
Le corps, les émotions ou le sens viennent alors parfois signaler ce que l’efficacité avait longtemps permis de maintenir à distance. La personne découvre que ce qui lui permettait de tenir contribue désormais à l’épuiser ou à la désaligner. Il existe alors une véritable raison de remettre en question l'automatisme.
Beaucoup de personnes disent pourtant : « Je comprends… mais je n’arrive pas à faire autrement. »
C’est une situation très fréquente en accompagnement. Une personne peut avoir parfaitement compris son fonctionnement. Elle peut identifier son mode de suradaptation au travail, reconnaître son besoin de contrôle et comprendre pourquoi elle prend spontanément les choses en charge. Elle peut même dire en séance : « Oui, je comprends très bien ce que je fais. »
Pourquoi ?
Parce que comprendre un automatisme ne suffit pas à l’inhiber.Il existe une différence importante entre comprendre son fonctionnement et être capable de le reconnaître au moment où il se produit. Dans un premier temps, la prise de conscience est essentiellement réflexive : « Je sais que j’ai tendance à vouloir tout prendre en charge. » Cette compréhension est essentielle. Elle permet de mettre des mots sur son fonctionnement, d’en identifier les déclencheurs, parfois d’en comprendre l’histoire et d’en mesurer les conséquences. Mais l’automatisme peut continuer à se déclencher. Le changement devient véritablement possible lorsque cette prise de conscience devient aussi expérientielle, plus incarnée : la personne commence à reconnaître son fonctionnement au moment même où il s’active. Elle ne pense plus seulement : « Je sais que j’ai tendance à vouloir contrôler. » Elle devient capable de percevoir : « Là, maintenant, je sens que l’incertitude m’est inconfortable. Ma pensée s’active. Je cherche déjà une solution. J’ai envie de répondre, d’agir, de reprendre la main. »
On pourrait résumer ce processus en quatre étapes :
Comprendre : « Je sais comment je fonctionne. »
Repérer : « Je reconnais ce fonctionnement lorsqu’il se déclenche. »
Inhiber : « Je peux suspendre ma réponse habituelle. »
Expérimenter : « Je peux essayer une autre manière de répondre. »
C’est ainsi que la compréhension devient progressivement transformatrice.
Concrètement, comment travaillez-vous cela en séance ?
Le travail se fait presque toujours à partir de situations réelles vécues par la personne.
Au début, ce moment passe souvent inaperçu. Puis la personne commence à le reconnaître. Et entre la sollicitation et la réponse apparaît progressivement un espace de choix. C’est là que le travail devient expérientiel.
Comment sortir progressivement du pilotage automatique ?
En s’entraînant. Comprendre son fonctionnement constitue une étape essentielle, mais elle ne suffit généralement pas à modifier une réponse automatisée depuis des années. Il faut expérimenter d’autres comportements dans les situations réelles.
attendre quelques secondes avant de répondre
poser une question plutôt que proposer immédiatement une solution
exprimer ce que l’on observe ou ressent sans produire immédiatement la réponse
laisser à l’autre la possibilité de réfléchir et d’agir
accepter qu’une question reste momentanément ouverte
observer ce qui se passe dans le corps lorsque l’envie de reprendre le contrôle apparaît
La temporalité est particulièrement importante. Pour une personne habituée au mode action-réaction, attendre peut être extrêmement inconfortable. Tant que rien n’est décidé, une zone d’incertitude demeure. L’entraînement consiste précisément à traverser progressivement cet inconfort sans le supprimer immédiatement par l’action. Il ne s’agit pas de devenir lent lorsque la situation exige de la rapidité. La flexibilité consiste justement à pouvoir mobiliser la temporalité adaptée à la situation : agir immédiatement lorsque c’est nécessaire, mais aussi savoir différer, observer ou laisser mûrir lorsqu’une réponse instantanée n’apporte rien. Comme pour le coureur qui diversifie son entraînement, l’objectif est d’élargir progressivement le répertoire des réponses disponibles. L’efficacité demeure. Mais elle redevient un choix plutôt qu’un réflexe.
3 signes que vous êtes peut-être en « mode combat » au travail
1. Vous apportez souvent la solution avant même que l’autre ait fini d’expliquer.
2. Vous fonctionnez fréquemment en mode action-réaction.
3. L’incertitude, l’attente ou une situation laissée ouverte deviennent rapidement inconfortables.
Conclusion
La suradaptation au travail est souvent la trace d’une stratégie qui a longtemps été efficace. Elle devient un piège lorsque l’adaptation cesse progressivement d’être un choix pour devenir un automatisme. Reprendre la main ne signifie donc pas renoncer à son dynamisme, à son engagement ou à son efficacité. Il s’agit de retrouver de la liberté dans sa manière de répondre : pouvoir agir, mais aussi attendre ; proposer, mais aussi écouter ; résoudre, mais aussi questionner ; prendre en charge, mais aussi laisser l’autre faire ; accélérer, mais aussi ralentir. C’est peut-être là que se situe véritablement l’alignement : rester en mouvement sans perdre la liberté de choisir son mouvement.
On s’épuise parfois lorsque l’adaptation devient un automatisme : le pilotage automatique prend le dessus et l’on perd peu à peu la liberté de penser, de bouger et de rester aligné.
Le problème n’est pas le tapis. Le problème commence lorsque l’on oublie que l’on peut en descendre.
Vous vous reconnaissez dans ce fonctionnement ?
Agir vite, anticiper, prendre en charge et rester efficace peut longtemps masquer un désalignement ou un épuisement professionnel. Un accompagnement permet d’identifier ces automatismes, de comprendre ce qu’ils protègent et d’expérimenter d’autres manières d’agir, sans renoncer à son efficacité.
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Quand le psychisme se protège : les mécanismes de défense
En psychologie clinique, les mécanismes de défense désignent des processus psychiques qui contribuent à protéger l’équilibre du sujet face à l’angoisse, au conflit interne ou à certaines expériences difficiles.
Le concept de défense apparaît dans les travaux de Sigmund Freud et sera ensuite systématisé par sa fille, la psychanalyste Anna Freud (1895-1982), notamment dans The Ego and the Mechanisms of Defence (1936).
Les mécanismes de défense ont ensuite fait l’objet de travaux cliniques et empiriques, notamment ceux du psychiatre américain George E. Vaillant (1934-2023), qui a étudié leur rôle dans l’adaptation au cours de la vie et proposé une organisation hiérarchique des défenses selon leur caractère plus ou moins adaptatif.
Ces processus ne sont pas pathologiques en eux-mêmes. Ils peuvent contribuer à préserver temporairement l’équilibre psychique. Ils deviennent plus problématiques lorsqu’ils se rigidifient, deviennent dominants ou empêchent de percevoir et de traiter ce qui est en train de se passer.
Dans les situations professionnelles, on peut notamment observer :
Déni
Une partie de la réalité ou de ses conséquences reste difficile à reconnaître : la fatigue est minimisée, les signaux d’alerte relativisés, la personne continue à fonctionner comme si la situation restait soutenable.
Rationalisation
Une explication cohérente et acceptable vient justifier le comportement : « Si je ne le fais pas, personne ne le fera », « C’est plus rapide si je m’en charge ». Cette explication peut également contribuer à tenir à distance ce que la situation provoque émotionnellement.
Intellectualisation
La personne comprend, analyse et conceptualise la situation, mais la pensée peut aussi permettre de maintenir une certaine distance avec l’expérience affective.
Le recours à l’action, l’hyperactivité ou le surengagement
Chez certaines personnes, l’action elle-même peut prendre une fonction défensive : agir, anticiper, résoudre ou prendre en charge permet de réduire l’inconfort lié à l’incertitude, au doute ou au sentiment d’impuissance. Lorsque cette réponse devient systématique, elle peut alimenter un fonctionnement de suradaptation et contribuer progressivement à l’épuisement.
Ces processus peuvent se combiner. Ils permettent parfois de tenir pendant longtemps, ce qui explique aussi pourquoi ils sont difficiles à remettre en question.
Le problème apparaît lorsque la stratégie qui protégeait hier empêche aujourd’hui d’entendre les signaux indiquant qu’une autre réponse devient nécessaire.
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