Quand le cadre fait défaut : de l’insécurité de l’enfant à l’épuisement des collectifs

Quand le cadre fait défaut, l’insécurité ne concerne pas seulement l’enfant. De l’enfance aux organisations, la fragilisation du cadre pèse sur les collectifs et le travail. Une lecture psychologique et systémique de la fonction de cadre.
Le cadre structure et protège. Une responsabilité adulte qui ne se négocie pas.

Le cadre n’est pas seulement une question éducative. C’est une fonction adulte qui structure la sécurité psychique dès l’enfance et conditionne la solidité des collectifs. Un enfant a besoin d’amour. Et un enfant a besoin de sécurité. 

La sécurité, ce n’est pas seulement être protégé physiquement. C’est savoir où sont les limites. C’est comprendre pourquoi on lui dit oui. Et pourquoi, parfois, on lui dit non. 

Un cadre n’est pas une punition. C’est un repère. Un enfant ne se sent pas rassuré quand tout est possible. Il se sent rassuré quand les règles sont claires, cohérentes, expliquées.

Dire non à un enfant, Ce n’est pas le rejeter. C’est lui montrer que l’adulte pense, décide et protège. Et que cette responsabilité ne repose pas sur lui. Un enfant a besoin de sentir que, quoi qu’il arrive, le parent tient le cadre. Le parent reste là. Le parent aime. 

Ce n’est pas à l’enfant de décider pour l’adulte.
Ce n’est pas à l’enfant de porter la sécurité du système familial.

Quand le cadre est insuffisant

Lorsqu’il n’y a pas de cadre stable, explicite et tenu dans la durée, l’enfant peut se retrouver en insécurité psychique. Sans entrer dans une logique alarmiste, on observe plus fréquemment :

  • une difficulté à tolérer la frustration,
  • des comportements de débordement ou d’opposition,
  • une agitation ou une anxiété diffuse,
  • une tendance à tester en permanence les limites,
  • une confusion des rôles, l’enfant prenant une place qui ne lui revient pas.

Un enfant à qui l’on demande trop tôt de s’autoréguler seul est mis en difficultés.

Mais trop de cadre peut aussi fragiliser

À l’inverse, un cadre excessivement rigide, punitif ou inflexible peut également entraver le développement. Un excès de contrôle peut conduire à :

  • une inhibition émotionnelle,
  • une peur de l’erreur,
  • une dépendance excessive à l’autorité,
  • des difficultés à s’affirmer et à faire des choix.

Le cadre sécurisant n’est ni laxiste, ni autoritaire. Il est ajusté, cohérent, expliqué et incarné.

Le cadre : une fonction non négociable, des modalités ajustables

Dire que le cadre est indispensable ne signifie pas que tout soit figé ou imposé sans discussion. Le cadre structure et protège. Sa fonction est non négociable, même si ses modalités le sont. Autrement dit, ce n’est pas la présence du cadre qui se discute, mais la manière dont il s’exerce, s’adapte et évolue selon les contextes.

Dans la fonction parentale notamment à l’adolescence

À l’adolescence, la négociation devient une modalité nécessaire du cadre. Mais négocier ne signifie pas renoncer.

Un parent peut, par exemple :

  • discuter des horaires,
  • ajuster certaines règles,
  • entendre les arguments de l’adolescent,
  • faire évoluer les permissions.

Ce qui ne change pas, en revanche, c’est la fonction adulte :

  • poser les limites,
  • garantir la sécurité,
  • décider en dernier ressort.

L’adolescent n’a pas besoin d’un adulte qui abdique. Il a besoin d’un adulte capable de tenir le cadre tout en acceptant la discussion. Lorsque la négociation remplace le cadre, l’adolescent se retrouve en position de décider de ce qui devrait le contenir. Ce déplacement de rôle est source d’insécurité, même s’il peut donner l’illusion d’une plus grande liberté.

Dans les organisations et les collectifs de travail

La même distinction s’applique dans le monde professionnel. Dans une entreprise, le cadre se décline à travers des règles concrètes :

  • ce qui est autorisé ou interdit,
  • les horaires et les rythmes de travail,
  • les espaces (présentiel, distanciel, lieux partagés),
  • les usages : numérique, prise de parole, circulation de l’information, déplacements.

Ces règles peuvent et doivent souvent être discutées, ajustées, co-construites. Mais le cadre lui-même ne peut disparaître. Lorsque tout devient négociable en permanence :

  • les repères s’effacent,
  • les décisions se personnalisent,
  • l’autorité devient floue,
  • la charge de régulation repose sur les individus plutôt que sur le système.

Un cadre clair n’empêche ni l’autonomie ni la souplesse. Il les rend possibles.

Le cadre, une question qui dépasse la sphère familiale

Ces questions ne concernent pas uniquement les familles. Elles traversent aujourd’hui l’espace public et les débats de société. Les discussions autour de la restriction de l’accès aux réseaux sociaux avant 15 ans en sont un exemple. Derrière ces propositions, une même interrogation apparaît : jusqu’où peut-on laisser un enfant seul face à des environnements qu’il n’a pas encore les moyens psychiques de réguler ?

La mise en place de wagons dits « sans enfants » sur certaines lignes illustre également ce mouvement. Il ne s’agit pas de désigner les enfants comme un problème mais de répondre à un malaise plus large : celui d’une cohabitation devenue difficile lorsque le cadre éducatif fait défaut ou n’est plus soutenu collectivement.

Quand le cadre n’est plus pensé, expliqué et incarné par les adultes, la solution devient souvent l’évitement plutôt que l’ajustement.

 De l’enfance aux collectifs … jusqu’aux postes de direction
Ce qui n’est pas suffisamment intégré sur le plan psychique ne disparaît pas avec l’âge. Cela se rejoue ailleurs, dans les groupes et dans les collectifs de travail et parfois, au poste de direction, là même où le cadre est censé être tenu. 

Dans les organisations, on observe alors plus fréquemment :

  • une difficulté à tolérer la frustration,
  • des débordements émotionnels,
  • des tensions autour de l’autorité,
  • une instabilité du cadre décisionnel,
  • une fatigue relationnelle diffuse.

Il ne s’agit pas d’un défaut individuel mais d’un enjeu de fonction.

Quand la fonction adulte de cadre est fragilisée, ceux sont les systèmes entiers qui s’épuisent.

Le cadre structure et protège. Sa fonction est non négociable, même si ses modalités le sont. Renoncer à le tenir, c’est déplacer sur les individus une charge que seul le cadre peut contenir.

Bibliographie :

Donald WinnicottJeu et réalité.
Approche du cadre contenant, de la sécurité affective et du rôle structurant de l’environnement.

John BowlbyAttachement et perte.
Fondements de la théorie de l’attachement et notion de base de sécurité.

Mary Ainsworth – Travaux sur les styles d’attachement.
Importance de la cohérence et de la prévisibilité des réponses parentales.

René SpitzLe non et le oui.
Rôle structurant de l’interdit dans le développement psychique de l’enfant.

Repères médiatiques et sociétaux

Source(s) :
Auteur(s) : Cécile Bueno-Klein, Consultante RH - Psychologue du travail