
QUAND LE GOUVERNEMENT MUSCLE SON JEU SUR LE CPF ...
- Vendredi 29 Août 2025
- #Bilan de compétences
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Quand le gouvernement muscle son jeu sur le CPF … pour mieux reculer (ou presque)
C’est une technique bien connue dans la négociation : partir d’un scénario-catastrophe, provoquer une onde de choc, puis se poser en acteur raisonnable en proposant une version allégée — qui reste pourtant pénalisante. Aux États-Unis, cette approche a même un nom : la stratégie TACO, pour Trump Always Chickens Out.
La stratégie TACO en bref
C’est le Financial Times qui a popularisé cette expression pour désigner les effets d’annonce tonitruants de Donald Trump (droits de douane à 145 %, menace de guerre commerciale…), suivis de retraits plus ou moins calculés. Trump ne reculait pas, disait-il :il négociait. Le chaos était une méthode.
Et en France ? Une réforme du CPF qui sent le taco … réchauffé
Sur le bilan de compétences, l’évolution récente du discours gouvernemental semble suivre un schéma comparable :
- 2023-2024 : Annonce d’une participation à hauteur de 30 % du coût pour les usagers du CPF comprenant le bilan de compétences.
Turbulences dans le secteur et mobilisation des acteurs. - 2024 : Mise en œuvre réelle : une participation symbolique de 100 € portée à 102,23 € en 2025. Recul apparent mais une brèche est ouverte.
- 2025 (projet de loi de finances 2026) : Nouvelle vague d’annonces encore plus fortes. Cette fois-ci, on parle de supprimer le bilan de compétences du catalogue CPF, ou de limiter la prise en charge à 1 200 ou 1 700 €.
Retour de la panique dans les rangs mais le terrain est déjà préparé.
Les chiffres réels : une autre histoire
Derrière ce discours alarmiste, les données officielles racontent une tout autre histoire.
Ce que disent vraiment les chiffres (Caisse des Dépôts – Open Data, 20 août 2025) :
- En 2025, 53 428 bilans validés au 31 juillet, pour un montant total de 109 M€ soit à peine 8,13 % des dépenses CPF.
- Depuis 2019, le bilan a progressé en volume mais il reste un poste marginal comparé aux autres formations financées par le CPF (plus de 1,35 Md€ en 2025).
- Le coût moyen d’un bilan de compétences (≈ 2000 €) est faible, surtout lorsqu’on le compare aux formations longues financées via le CPF (3 000 à 8 000 € en moyenne).
En clair : le bilan de compétences n’est pas le gouffre budgétaire dénoncé. C’est au contraire une dépense modeste au regard de l’effet préventif et structurant qu’il apporte.
Le bilan cartonne, l’État l’abandonne.
Et c’est là tout le paradoxe :
Pourquoi ? Parce que l'état raisonne en logique court-termiste : ce qui n’apporte pas immédiatement une compétence « technique » est jugé accessoire. Le bilan est perçu comme une dépense d’accompagnement compressible alors qu’il constitue un véritable investissement d’aiguillage. Couper dans le bilan, c’est en réalité perdre de l’argent à moyen terme : sans ce sas de clarification, les reconversions ratées se multiplient, les abandons explosent et les formations coûteuses sont suivies en vain.
Stratégie TACO à la française ?
Certes, le gouvernement ne « se dégonfle » pas comme Trump mais il déploie une tactique proche : mettre la pression très fort, faire peur, puis revenir avec une version durcie, mais vendue comme “raisonnable”. On parle moins de recul que de gestion de l’acceptabilité mais le mécanisme reste le même : se servir du pire pour rendre le contraignant acceptable. Résultat : la mesure passe et le discours politique reste sous contrôle.
Que va-t-il se passer maintenant ?
Le projet de loi de finances 2026 doit être voté avant la fin de l’année 2025, généralement en novembre ou décembre, après passage devant le Parlement (Assemblée et Sénat). La version définitive ne sera donc connue qu’à ce moment-là.
Scénarios possibles :
- Scénario “TACO à la française” (le plus probable)
Suppression annoncée ➝ Forte mobilisation ➝ Finalement, un plafond CPF autour de 1 500–1 700 €, avec peut-être un reste à charge pour le bénéficiaire et de nouvelles conditions (durée, fréquence, label …)
- Scénario durci
Le bilan de compétences est exclu du CPF. Plus aucun financement automatique. Repli sur des dispositifs régionaux ou Pôle emploi. Sélectivité drastique.
- Scénario de maintien “responsable”
Maintien dans le CPF avec un cadrage plus strict : nouvelles conditions pour renforcer l’exigence de qualité (élévation des standards avec révision des indicateurs Qaliopi et nouveau processus d’encadrement des pratiques). Participation conservée aux environ de 100 €. Une victoire en trompe-l’œil.
- Scénario politique incertain (lié au départ possible de F. Bayrou)
Le vote de confiance du 8 septembre 2025 pourrait entraîner la chute du gouvernement Bayrou. Dans ce cas, le projet de loi de finances 2026 pourrait être retardé, amendé ou réorienté selon la ligne politique du nouveau Premier ministre.
Deux effets principaux sont envisageables :
Retard dans la réforme CPF : le calendrier parlementaire serait bousculé, laissant davantage de temps à la concertation et aux mobilisations.
Réorientation partielle : un nouvel exécutif pourrait adoucir les mesures les plus dures (suppression totale du bilan, plafonds jugés excessivement restrictifs), soit pour calmer la tension sociale, soit pour réaffirmer une ligne plus "sociale" dans un contexte d’instabilité politique.
L’incertitude politique ouvre une fenêtre d’opportunité pour défendre le maintien du bilan de compétences dans le CPF. Mais elle rend aussi les arbitrages finaux plus imprévisibles, d’où la nécessité d’une vigilance accrue
Quelles sont les conséquences négatives de la suppression du bilan de compétences du CPF ?
1. Un outil de prévention santé et de reconstruction psychologique menacé
De plus en plus de personnes en arrêt de travail (burn-out, dépression, troubles musculosquelettiques) mobilisent le bilan pour amorcer une remobilisation professionnelle progressive.
Selon le baromètre Empreinte Humaine / Liaisons Sociales (avril 2025), 45 % des salariés français sont en détresse psychologique, dont 13 % en détresse élevée, avec un risque direct de rupture de santé et d’arrêt long. Le bilan joue un rôle clé dans les plans de prévention de la désinsertion professionnelle (PDP). Sans lui, nombre de personnes risquent des arrêts prolongés, une perte de lien avec l’activité voire une invalidité. Mais le bilan n’est pas seulement un appui à la reprise : il constitue un espace de reconstruction identitaire dans les périodes de crise existentielle, de perte de sens ou de rupture professionnelle.
I Assimiler le bilan de compétences à un “confort” ou à un luxe revient à nier une réalité clinique documentée : de nombreux actifs en souffrance trouvent dans le bilan un cadre bienveillant, structurant et résilient.
2. Prévenir les reconversions ratées et coûteuses
Le bilan est un sas de clarification : il évalue la cohérence entre aspirations, compétences, contraintes et réalité du marché avant d’engager une formation. Sans lui, les risques de reconversion ratée, d’abandon ou de désillusion augmentent fortement. Or, une formation CPF peut coûter 3 000 à 8 000 € contre 1 500–2 000 € pour un bilan.
Les chiffres sont parlants :
Selon la DARES (Enquête Post-Formation, 2021), 8 % des demandeurs d’emploi interrompent leur parcours de formation. En 2023, le taux global d’abandon lié au CPF atteint 11 % (France Compétences / DARES), avec des pics de 18 % pour certaines formations à distance et de 21 % en langues. À ces données s’ajoutent les témoignages. L’article du Monde (septembre 2024), « On s’attend à vivre une autre vie, mais la désillusion est totale », montre combien d’actifs post-Covid, partis en reconversion sans bilan préalable, ont vécu un échec : retour au métier d’origine, endettement, fatigue, perte de confiance.
I Supprimer le financement du bilan, c’est prendre le risque de multiplier ces échecs humains et financiers.
3. Une régression sociale et un accroissement des inégalités
Le bilan, grâce au CPF, est aujourd’hui un droit universel, accessible à tout actif sans condition de statut ou de ressources. Supprimer ce financement revient à transformer ce droit garanti en un droit conditionnel, réservé à ceux qui peuvent financer eux-mêmes un accompagnement à 1 500–2 000 €.
I Conséquences : les plus vulnérables (salariés précaires, femmes en temps partiel subi, actifs à faible revenu) en seraient exclus. Le bilan deviendrait un privilège, renforçant les inégalités et aggravant les risques d’impasses professionnelles pour ceux qui en auraient le plus besoin. C’est une régression sociale au sens strict : le droit subsiste dans les textes mais son effectivité recule.
4. Une incohérence institutionnelle : saturation des dispositifs et dévalorisation des investissements qualité
Le gouvernement renvoie vers d’autres dispositifs publics (France Travail, CEP, Transitions Pro). Mais ces dispositifs sont déjà rationnés et largement externalisés à de gros cabinets privés sous-traitants. Le financement est accordé au compte-goutte limitant l’accès à une offre qualitative et cohérente. Par ailleurs, les organismes de bilans indépendants ont consenti des investissements lourds pour obtenir la certification Qualiopi (obligatoire depuis 2022 pour bénéficier de fonds publics) :
- Audit initial : 900 –1 500 €, Audit de surveillance : 500 –1 000 €, Préparation interne : 20 –50 h la première année, puis 10 – 20 h/an sSans compter la gestion administrative CARIF-OREF, EDOF, CPF …
I Supprimer le bilan du CPF, après avoir imposé ces charges administratives et financières, revient à mépriser les efforts des professionnels et à fragiliser tout un tissu entrepreneurial qui tient déjà à bout de bras son activité.
5. Un affaiblissement des dynamiques de mobilité interne et de performance en entreprise
Dans les entreprises, le bilan est un outil stratégique : il facilite les mobilités internes, anticipe les reconversions, soutient la gestion prévisionnelle des compétences.
I Retirer le bilan de compétences du CPF, c’est figer les trajectoires, générer désengagement, fuite des talents, usure professionnelle, augmentation des arrêts de travail et baisse de productivité.
6. Une logique politique contestable : cibler les plus silencieux et instrumentaliser la fraude
Enfin, l’argument budgétaire et la lutte contre la fraude apparaissent fragiles. Les fraudes massives concernaient surtout d’autres segments (cours fictifs, certifications bidon). Depuis 2022, le CPF est déjà encadré par des contrôles renforcés et la certification Qualiopi. Le bilan de compétences est très peu concerné.
L’argument budgétaire semble surtout frapper une cible silencieuse et non mobilisable : les acteurs poussent un cri d’alarme mais ils ne bloqueront pas les routes contrairement à d’autres secteurs.
I Supprimer le bilan de compétences du CPF apparaît comme un choix politique opportuniste, fait au détriment d’acteurs sérieux et utiles mais peu visibles.
Conclusion
La suppression du financement CPF pour le bilan de compétences n’aurait qu’un impact budgétaire marginal mais produirait des conséquences humaines, sociales et économiques majeures. Ce n’est pas un simple ajustement : c’est une régression qui fragilise à la fois les individus, les entreprises et la cohérence du système de formation.